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La vieillesse, comme art de l’interdépendance positive selon Benoît XVI et le pape François

de frère Tanguy Marie Pouliquen, cb, 10 décembre 2021

Journée d’étude sur : Comment penser le grand âge et panser
la dépendance à travers les innovations sociales ?

Le document en PDF : La vieillesse, comme art de l’interdépendance positive

Lors de la première journée mondiale consacrée aux grands parents et aux personnes âgées, le 31 mai 2021[1], en la fête de la Visitation, le pape François a construit son intervention autour de deux axes fondamentaux. Contre tout esprit d’isolement souvent perçu par le quatrième âge, le premier axe souligne la réalité de la proximité de Dieu (I). Contre tout sentiment d’inutilité, dans le second axe, le saint Père confie aux personnes âgées une mission source de fécondité personnelle et collective (II). Nous développerons les deux axes de la pensée du pape François avant d’élargir sa réflexion par l’invitation à la relation directe que propose le pape émérite Benoît XVI sur le grand âge (III) puis de conclure en revenant à l’invitation récente du pape François concernant toute pauvreté qui invite à créer une culture de la rencontre de qualité avec les pauvres (IV). Au-delà d’une analyse quantitative et fonctionnelle nécessaire à la prise en charge matérielle de la dépendance, comment faire grandir spirituellement et de manière qualitative le regard confiant des personnes âgées sur elles-mêmes et sur elles ? Elles ont une place féconde dans la société, la vieillesse se présentant comme l’art d’une interdépendance positive à construire.

Vieux et proche de Dieu : « Je suis avec toi tous les jours »

Aux personnes âgées, le pape François rappelle la promesse de Jésus adressée à ses disciples avant son Ascension : « Je suis avec toi tous les jours. » Le pape personnalise l’Ecriture qui explicitement précise : « Et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin de l’âge ». Ce dernier verset de tout l’Evangile de Matthieu (28,20) est donc une promesse actuelle. Le Seigneur est proche. Il l’est non seulement spirituellement, mais sa proximité est également sociale par l’entremise de son corps : « Toute l’Eglise est proche de toi. » La proximité quotidienne de Dieu et de l’Eglise se veulent un antidote à la lourdeur de l’isolement souvent vécu en fin de vie : « L’Eglise a souci de toi, elle t’aime, elle ne veut pas te laisser seule. » Cette parole a toute sa pertinence dans le contexte récent de la « tempête inattendue de la pandémie », des confinements successifs et des souffrances causées par le covid 19 : celles de la maladie, de la mort des proches, de la solitude accrue. « Beaucoup d’entre vous sont tombés malades, nombreux d’entre vous ont perdu la vie ou ont vu mourir leur conjoint ou leurs proches ; d’autres encore ont été contraints à la solitude pendant une très longue période. »

Pourtant le sentiment de solitude n’est pas fatal ! Contre tout individualisme matérialiste, la personne ne se réduit pas à son individualité biologique. Elle est relationnelle et cela d’abord spirituellement. La proximité de Dieu est relative à sa connaissance de nos souffrances. Il est présence au présent de la douleur pour une raison simple : Dieu connaît chacune de « nos souffrances actuelles », vécues, ressenties. Il les reconnait ! Douleurs certes de la maladie, mais particulièrement celle de se sentir inutile, mis à l’écart. Le saint Père n’hésite pas à citer un passage d’un livre apocryphe concernant saint Joachim, le grand père de Jésus, mis au ban de sa communauté parce qu’il n’avait pas eu avec sa femme Anne, d’enfant. Cet ouvrage raconte qu’un ange est venu visiter le père, quelque temps après la venue de leur fille Marie, en lui disant : « Joachim, Joachim ! Le Seigneur a exaucé ta prière insistante. » Le peintre Giotto situe cet évènement de nuit, période si significative pour les personnes âgées, confrontées aux longues veilles nocturnes où tout est plein « de souvenirs, de désir » mais où tout parfois semble « obscur ». La présence nocturne de Dieu illumine les cœurs, elle les console.

Point de spiritualisme papal, le « je suis avec toi tous les jours » est réellement divin et incarné par les médiations sociales qu’il suscite, par la présence des « anges » que sont les petits enfants, celle d’amis de toujours ou récents, bien sur celle des enfants. Le pape tire une leçon transversale à l’expérience de la pandémie : l’importance de la visite personnelle des personnes âgées. Mais la proximité divine se veut aussi toute intérieure. Le messager divin à privilégier est la Parole de Dieu. Elle engage activement à offrir une réponse personnelle : « Lisons chaque jour une page de l’Evangile, prions les Psaumes, lisons les Prophètes ! » Accueillir la Parole de Dieu, pour faire l’expérience non pas simplement d’une beauté littéraire toute poétique mais simplement reconnaître la fidélité de Dieu ; pas seulement au cours des âges passés, mais aujourd’hui ! Une fidélité de présence dans le cœur, car Dieu parle et en parlant il agit. Sa fidélité engage également au service et non à l’inutilité !

La vieillesse, un temps de mission fécond : antidotes à l’inutilité

Dieu invite à l’engagement, quelque-soit l’âge. En référence à la parabole de l’ouvrier de la dernière heure (cf. Mt 20, 1-16), le pape rappelle combien Dieu continue d’appeler des serviteurs à sa vigne ; il relate même sa propre expérience, d’avoir été élu évêque de Rome alors même qu’il se préparait à entrer en maison de retraite ! La proximité de Divin nous enjoint à écouter les invitations qu’il fait naître au plus profond des cœurs, des consolations, qui sont toujours concrètes, car Dieu lui « est », « il ne prend jamais sa retraite » !

La mission n’est pas réservée aux plus jeunes. Le Seigneur a dit à ses apôtres de baptiser et d’apprendre aux baptisés à garder ses commandements (cf. Mt 28, 20). L’envoi en mission s’adresse à tous, même aux personnes âgées. Le saint Père discerne différentes vocations spécifiques qui peuvent s’accomplir au temps de la vieillesse. Elles sont particulièrement liées à la transmission : « conserver les racines, transmettre la foi aux jeunes, prendre soin des plus petits ».

L’invitation s’adresse à tous quelque-soit sa situation sociale ou sa santé. La mise en œuvre n’est pas passive mais bien active : quitter son propre auto-référencement, « se mettre en chemin », s’ouvrir à l’appel divin en entreprenant « quelque chose de nouveau ». Le pape répond aux objections liées à la perte d’énergie, à l’inertie des habitudes, au cumul des soucis familiaux, au manque de mobilité, au poids de la solitude, par une invitation à l’ouverture spirituelle. Renaître de nouveau est possible. Nicodème lui aussi avait demandé à Jésus : « Comment un homme peut-il naître de nouveau » (Jn 3, 4). La réponse de Jésus est spirituelle : il faut accueillir l’Esprit de Dieu qui rend toute réalité neuve. « L’Esprit Saint, souligne le pape, en vertu de la liberté qu’il a, va partout et fait ce qu’il veut. » Par cet accueil de l’Esprit, nous pouvons devenir meilleur, relire notre histoire personnelle et celle de la société, pour progresser ensemble, tandis que le refus de sa présence laisse grand ouverte la possibilité de la régression et même « du pire ».

Le pape se sert de la situation pandémique pour dégager une loi anthropologique et sociale : « Nous avons besoin les uns des autres et nous avons des dettes les uns envers les autres, afin que l’humanité progresse. » Cette citation reprise à l’encyclique Fratelli tutti (35) met en valeur le caractère positif de l’interdépendance. « Personne ne se sauve tout seul, nous sommes tous débiteurs les uns des autres. Tous frères. » Les personnes âgées peuvent contribuer à bâtir un monde nouveau. « On a besoin de toi, souligne le pape dans un style direct, pour construire dans la fraternité et dans l’amitié sociale, le monde demain. » Comment ? si ce n’est en étant partie prenante de ce renouveau et en se centrant sur les personnes blessées. Le pape encourage à fortifier trois « piliers » au fondement d’un monde nouveau à bâtir. Trois piliers qui sont autant de missions spécifiques confiées aux personnes âgées. Susciter des rêves, fortifier la mémoire, stimuler la prière.

            Rêver et faire rêver. Le prophète Joël l’annonçait : « Vos anciens seront instruits par des songes, et vos jeunes par des visions » (Jl 3,1). Le monde nouveau entrevu par le pape est rendu possible par le renouveau de l’interdépendance générationnelle : « L’avenir du monde réside dans cette alliance entre les jeunes et les personnes âgées. Qui mieux que les jeunes, peut prendre les rênes des personnes âgées et les mener à bien ». A elles non seulement de rêver mais également de faire rêver, en témoignant particulièrement combien les épreuves de la vie courante peuvent être dépassées. Non seulement il est possible de s’en affranchir, mais aussi de les concevoir comme des tremplins de vie, en étant renouvelées par elles.

            Faire mémoire rend possible l’art de faire rêver. « Faire mémoire est une véritable mission pour les personnes âgées. » Mémoire de la paix plus forte que la guerre, mémoire qui éclaire les consciences et redonne sens à l’existence. Le pape cite Edith Bruck qui se rappelle de la Shoah : « Le fait d’éclairer ne serait-ce qu’une seule conscience vaut l’effort et la douleur de garder vivant le souvenir de ce qui s’est passé. Pour moi, faire mémoire est synonyme de vivre. » Mémoire familiale aussi, notamment celle que rapporte le pape qui se rappelle le risque qu’ont pris ses grands-parents en quittant l’Europe pour émigrer en Argentine. Mémoire également de ceux qui aujourd’hui émigrent… La mémoire a valeur « de fondation » d’un monde appelé à être « plus humain ». « Les fondations de la vie sont la mémoire » conclut le pape sur ce thème.

            Le troisième pilier développé en forme de mission est la prière. Celle des personnes âgées est féconde. Reprenant une citation du pape Benoît XVI, le pape François souligne son importance : « La prière des personnes âgées peut protéger le monde, en l’aidant probablement de manière plus incisive que l’activisme de tant de personnes. » La prière y est présentée comme un « poumon » de l’Eglise et même du monde. L’intercession est présentée comme féconde car elle indique à tous ceux qui souffrent l’existence d’un « port sûr », image qu’il reprend à saint Jean Chrysostome cité par Benoît XVI, dans lequel se réfugier est toujours possible avant de repartir de l’avant.

Le pape conclut son intervention en se référant, comme il l’a fait dans la finale de l’encyclique Fratelli tutti, à la figure de Charles de Foucaud. Lui qui s’est fait le frère de tous, aux confins du désert algérien, témoigne de la possibilité pour les personnes âgées, de pouvoir également vivre le désert de la solitude de manière féconde en portant le monde dans leur prière et en devenant ainsi « un frère ou une sœur universel ». Cette identité fraternelle est à la source d’un élargissement familial du cœur, d’une plus grande sensibilité aux souffrances des autres et renforce la capacité d’intercession qui donne envie d’aller de l’avant avec courage.

Le pape conclut en reprenant l’idée centrale de son intervention. Dieu est toujours proche : « Je suis avec vous, dit Jésus, tous les jours » jusqu’à la fin des temps. Point d’isolement ni de sentiment d’inutilité pour ceux qui écoutent Dieu leur parler.

Devenir un rayon d’amour : « Il est beau d’être âgé »

Le pape Benoît XVI, quelques années plus tôt, lors de sa visite aux anciens de la maison d’accueil de la communauté Sant’ Egidio (le 12 décembre 2021), au fait des difficultés du grand âge qu’il dit « bien connaître », affirmait, contre toute nostalgie du passé : « il est beau d’être âgé ». Son affirmation repose sur la conviction que la « présence de Dieu » repose sur chaque ancien maintenant, que le sentiment d’être aimé par lui peut toujours davantage grandir, tout l’inverse d’un regard attristé qui se tourne vers le passé en regrettant la perte des énergies de la jeunesse et qui s’auto-condamne au déclin. Point de déclinisme spirituel, mais plutôt la considération que « la longévité est considérée comme une bénédiction de Dieu ».

Certes le climat social actuel ne porte pas à une telle interprétation positive, tant la souffrance des anciens peut être « marginalisée », en raison de la considération d’inutilité et d’improductivité de leur vie. La logique libérale de profit et d’efficacité devrait pourtant s’effacer devant la reconnaissance de leur grâce propre. Le pape émet le souhait de renverser la tendance au rejet des anciens et à leur isolement par une suggestion toute pratique : aider les personnes âgées à « rester chez elles ». La domiciliation dans leur lieu de vie historique valoriserait la continuité de leur état de vie, de leur mémoire et la transmission de la richesse qui repose en elles car, dit-il, « la sagesse de la vie dont nous sommes porteurs est une grande richesse ». Transmettre et recevoir cette sagesse (de) chez soi est vital, car « qui fait place aux personnes âgées fait place à la vie ; qui accueille les personnes âgées accueille la vie ». La qualité d’une civilisation est aussi évaluée à sa capacité de s’enrichir de toutes les générations dans un esprit familial, particulièrement en présence d’un ancien dès lors qu’il peut « se sentir bien chez soi ». Son lieu de vie personnel renchérit la valeur de sa dignité personnelle : la personne âgée se perçoit davantage comme unique, là où ne règne « ni le profit ou la possession mais l’amour et la gratuité ».

Le pape Benoît, en bon théologien attentif à l’anthropologie, dégage différentes thèses qui traversent sa vision de l’homme. « Chacun de nous, à chaque étape de son existence, est voulu, aimé par Dieu, chacun est important ». Chacun est unique, les anciens également et Dieu est la mesure de la dignité qui leur est accordée. « Les personnes âgées sont une valeur pour la société, surtout pour les jeunes. » Les anciens sont un « livre ouvert » qui aident les plus jeunes à se projeter avec sûreté dans l’existence par les indications qui leur sont données. « Il ne peut y avoir de véritable croissance humaine et d’éducation sans contact fécond avec les personnes âgées ». Elles sont nécessaires à un développement sociétal intégral. Comment justifier cette dernière affirmation ? L’accueil des anciens est la condition de la mise en œuvre de la société considérée comme une seule famille humaine où chacun se rend solidaire de l’autre. L’argument décisif et fondateur de cette solidarité est anthropologique.

L’individualisme ne peut pas être la référence anthropologique de base pour comprendre la condition humaine. « Personne ne peut vivre seul et sans aide : l’être humain est relationnel. » Plus qu’un accident propre, la relation est essentielle à l’être humain. Aider et être aidé colore le rythme de toute existence portée à son accomplissement dans l’amour. « C’est une grâce d’être aidé ». Dans les paroles du pape, il y a une invitation, comme pour saint Pierre (cf. Jn 21,18), à se laisser aimer en acceptant d’être conduit par un autre et finalement aidé : « Ceci est un don du Seigneur, car c’est une grâce d’être soutenu et accompagné, de sentir l’affection des autres. » Seule la spirale de l’amour, du don offert et du don reçu, alliant les positions d’aidant et d’aidé, est la mesure de la construction d’une famille où la sève de l’amour croît.

Dans la finale du texte, l’invitation à la vie se fait pressante : « Ne vous découragez jamais : vous êtes une richesse pour la société, même dans la souffrance et la maladie. » La prière est la clé pour le pape Benoît d’un sentiment d’utilité et de fécondité retrouvés. Il cite la phrase clé, mentionnée plus haut, que le pape François reprend dans son premier message aux anciens, les invitant à devenir « des intercesseurs auprès de Dieu ». « La prière des personnes âgées peut protéger le monde, en l’aidant peut être de manière plus incisive que l’agitation de nombreuses personnes. » Le pape leur confie la mission de prier pour la paix dans le monde et pour le bien de l’Eglise. L’invitation à la prière est la réponse à l’amour de Dieu : « Sentez-vous aimés de Dieu et sachez apporter dans notre société, souvent si individualiste et portée sur l’efficacité, un rayon de l’amour de Dieu. » Être un rayon de l’amour de Dieu qui s’est fait faible pour rejoindre les plus pauvres, telle est la beauté de la vieillesse, préfiguration de la vie éternelle.

Pour une riche culture de la rencontre : « Des pauvres vous en aurez toujours »

Elargissons notre réflexion sur les personnes âgées en nous inspirant du dernier message du Pape François adressé aux plus pauvres (31 mai 2021). A l’occasion de cette cinquième journée mondiale consacrée aux personnes vulnérables, le pape suggère plusieurs invitations qui peuvent également s’appliquer aux personnes âgées, vivant le plus souvent en état de pauvreté. Une invitation qui peut se comprendre de manière transversale par l’appel à promouvoir une culture de la rencontre.

En commençant son intervention par la citation de l’évangile, « des pauvres vous en aurez toujours avec vous » (Mc 14,7), Jésus, qui accepte le parfum de 300 cents deniers d’une femme en pleurs, soit l’équivalent d’une année de travail, est présenté comme le « premier pauvre » et celui qui les « représente tous » : « C’est au nom des pauvres, dit-il, des personnes seules, marginalisées et discriminée que le Fils de Dieu accepte le geste de cette femme. » L’empathie qui traverse leur rencontre vient souligner l’indéfectibilité du lien entre lui, la pauvreté et la bonne nouvelle de l’Evangile : Dieu est proche de chacun d’entre nous, particulièrement des plus pauvres et il se fait connaître par eux : « Les pauvres nous évangélisent. » Il y a en eux « une force salvifique », leur sagesse est unique, même « mystérieuse ». Ce n’est pas d’abord par l’assistance, les programmes d’actions, l’activisme, que s’opère cette transmission heureuse de vie, mais c’est par la qualité de la rencontre que promeut l’attention : « Une attention à l’autre qu’il considère comme [faisant] un avec lui. » Pas de rencontre sans cette « attention aimante » qui met en avant le bien de la personne (cf. Evangelii gaudium, 2013, 198-199).

Rencontrer le plus pauvre engage à la relation directe : « Elle n’admet pas de procuration. » La rencontre heureuse grandit par le partage de temps ensemble source de fraternité proche. Le partage de sa personne, d’être avec l’autre et pour lui, gratuitement, est qualifié de « durable », car il génère des liens, à la racine de l’inclusion sociale nécessaire, qui perdurent à l’opposé de la simple circulation de biens qui sont consommés et disparaissent. Parce que le partage de vie crée des liens permanents, les pauvres peuvent être présentés comme « sacrement du Christ », car Dieu est toujours proche de nous. Le Père Damien de Veuster, qui a consacré sa vie à soigner les lépreux sur l’île de Molokai (Hawaï) est le témoin de la lumière de l’amour divin. Partageant totalement sa vie avec eux, il est devenu lui aussi lépreux.

Une telle attitude de rencontre et de proximité retourne, convertit, parce qu’elle ouvre les cœurs : non seulement à la diversité des pauvretés vécues mais également parce qu’elle inclut et non exclut les pauvres. Une inclusion rendue possible par la participation des plus pauvres à la vie sociale, en recevant d’eux leurs richesses. L’inverse de les considérer comme des personnes séparées de la communauté qu’il faudrait assister. Le vrai bonheur est à portée de main pour celui qui sait se rendre disponible à la rencontre quand il s’est détaché des liens familiaux (cf. Mt 9, 29), des richesses éphémères et des attachements mondains. Fort de ces détachements et de la proximité aux plus pauvres, la vie n’est plus morcelée mais unifiée. Elle est aussi crédible.

La culture de la rencontre du pauvre demande un changement d’état d’esprit économico-social. Ne pas croire en la main invisible et régulateur du marché qui finalement place l’individu (consommateur), « le cas objectivé » au centre des intérêts des plus privilégiés. La crise de la Pandémie a fait croître ses disparités. L’individualisme est à la racine des problèmes sociaux, il est complice de la pauvreté, car il décharge sur les pauvres la responsabilité de leur condition, alors qu’elle est souvent le résultat d’un égoïsme entretenu. L’antidote à cette impasse est de développer des processus de développement qui font participer les pauvres – par inclusion et insertion – en les considérant comme des ressources et non des problèmes : « Beaucoup de pauvreté des ‘riches’ pourront être guéries par la richesse des ‘pauvres’, si seulement ils se rencontraient et se connaissaient ! » La réciprocité des liens entre tous, je reçois et je donne, garantit la fécondité de la rencontre. Il faut dès lors mettre les pauvres en situation de pouvoir donner. Une conviction anthropologique doit fonder cette posture. Leur dignité d’enfant de Dieu est plus grande que ce qui leur manque matériellement.

Faire participer les pauvres à la culture de la rencontre requiert une approche nouvelle. Non pas seulement tournée vers les biens de consommation à redistribuer, mais tournée vers l’avenir, vers une « promesse » en stimulant les capacités de chacun, leur autonomie, leur liberté, le pouvoir de parler et de construire un sens, cela de manière appropriée à chacun et non de façon uniforme. L’action déterminée est requise pour servir efficacement. Chaque occasion de rencontre est aussi celle de pouvoir faire le bien… qui fait tant du bien. Non par simple devoir, mais avec le cœur comme l’indique l’Ecriture : « Tu lui donneras largement, ce n’est pas à contrecœur que tu lui donneras […] tu ouvriras tout grand ta main pour ton frère quand il est, dans ton pays, pauvre et malheureux » (Dt 15, 10-11) et tu le feras « joyeusement » (2 Co 9, 7) souligne saint Paul. Tout l’inverse de l’indifférence et de l’injustice. A chacun, comme nous y invite saint Jean Chrysostome, d’être un « port » pour les pauvres : « Le port accueille et libère du danger tous les naufragés. » Un port pour protéger ceux qui vivent le « naufrage de la misère ». Un port « sûr » avait précisé le pape François.

Pour permettre cette culture féconde de la rencontre des pauvres, le pape suggère deux pistes. Sortir de sa zone de confort en accroissant notre sensibilité à leur égard. Cette sortie de soi est rendue possible en acceptant de remettre en question « notre bien-être relatif ». Se laisser toucher par leur présence comme des personnes elles aussi uniques. Ensuite rencontrer les pauvres dans leur lieu de vie : « Là où ils se trouvent. » Aller chez eux, « hôpitaux, résidences de soin, dans la rue, dans les coins sombres, dans les centres de refuge et d’accueil », et non attendre qu’ils viennent à notre rencontre. Porter l’attention à chaque personne selon son unicité et non comme un nombre statistique. Comme le presse Don Primo Mazzolari, cité par le pape, « les pauvres on ne peut pas les compter : les pauvres s’embrassent, ils ne se comptent pas ». Enfin, s’accueillir soi-même comme un pauvre. Seulement de cette manière sera possible de les rencontrer comme des frères et des sœurs en humanité.

La rencontre des personnes âgées est positive car elle est nécessaire à un humanisme intégral vraiment intégré. Nous avons besoin des pauvres que sont nos aînés. Sur eux reposent une sagesse, une mémoire des racines, un réservoir de rêves, une proximité particulière du divin, d’où leur mission privilégiée d’être des intercesseurs plus féconds que ceux qui s’agitent ! Prier pour le monde est leur première mission. Prions avec eux, allons les visiter chez eux, allons à la rencontre de leur sagesse. Nous sommes faits pour nous relier à nos aînés comme Dieu se relie à leur âme. Soyons interdépendants. Cette interdépendance est vitale. Un ancien, disent les africains, est « une bibliothèque », une somme de livres ouverts, qui stimule la construction de l’avenir, celle d’un monde meilleur pour tous.

Recevons leurs richesses, leur mémoire. Redisons-le avec le pape François : « Beaucoup de pauvreté des ‘riches’ pourront être guéries par la richesse des ‘pauvres’, si seulement ils se rencontraient et se connaissaient ! » Aidons-les à participer à la vie sociale pour l’enrichir. Acceptons de recevoir la « force salvifique » qui est en eux, leur sagesse mystérieuse. Comment : en sortant de notre zone de confort et en allant à leur rencontre. Nous en serons les premiers gagnants.

Deux suggestions pour promouvoir cette interdépendance positive. Pourquoi ne pas instituer chaque année dans nos associations, communautés, paroisses, et plus largement en famille, une journée, un temps de fête, où nous laisserions les personnes âgées « nous » – les plus jeunes – raconter de belles histoires sur la vie ? Pour aider à la prise en charge par les membres de leur famille de la personne âgée, pourquoi ne pas instituer légalement des avantages financiers et patrimoniaux (liés à l’héritage) comme au Vietnam où le plus jeune enfant, parce qu’il prend en charge ses parents, reçoit en contrepartie à leur mort la propriété de leur logement ?

 

 

[1] Tous les textes cités dans cette conférence sont disponibles sur Internet à la référence : www.vatican.va

Parcourir le dossier<< Fragilisation et espaces de sociabilités chez les personnes âgéesThe Necessary Disruption for the Elderly Healthcare. The Case of the French EHPAD >>
 
 

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